Aaron (Zohar STRAUSS) est un membre respecté de la communauté juive
ultra-orthodoxe de Jérusalem. Il est le père dévoué de 4 enfants. Cette vie en apparence solide et structurée va être bouleversée le jour où Aaron rencontre Ezri (Ran DANKER). Il se détache
tout doucement de sa famille et de la vie de la communauté. Bientôt la culpabilité et les pressions exercées par son entourage le rattrapent...
Le Sefer hamitzvot de Moïse MAÏMONIDE est un ensemble de sentences trouvées dans la Torah.
Haim TABAKMAN,
parcours
Mitzvot 25 : "Ne pas suivre les
caprices du coeur ou de ce qui s'offre à la vue des yeux"
J'étais passionné de musique. J'ai commencé par jouer de la basse dans plusieurs groupes
de rock. On doit impérativement rejoindre l'Armée entre 18 et 20 ans. On a la sensation de devoir tout mettre en suspens pendant un laps de temps déterminé. À l'âge où on a
plein d'énergie, on se retrouve dans une structure rigide et limitatrice de nos désirs.
Je me suis inscrit en Ciné à l'université de Tel-Aviv. Je pensais devenir photographe et je me suis retrouvé monteur.
Chacun travaille en même temps sur ses propres projets et ceux des autres... Je commençais avec un monteur et finalement je me retrouvais tout seul. J'ai donc appris le métier de monteur pour mes
propres films. Puis j'ai monté des séries TV, My father, my lord. J'ai décidé de me consacrer entièrement à la
réalisation de mon 1er film.
Tu n'aimeras point est un projet qui a mûri et évolué pendant 7 ans. Le 1er scénario est de Merav DOSTER, le producteur m'a proposé ce scénario. Nous avons entamé ensemble une
longue période de réécriture à laquelle s'est associé le coproducteur français.
Ciné et mise en
scène
Mitzvot 31 : "Ne pas représenter de formes humaines"
Le temps. La principale différence entre le divertissement et l'art repose sur le fait
que le 1er a pour but de faire passer le temps + vite alors que le 2e tente de redonner au temps toute sa densité. Le ciné permet de faire remonter en surface une conscience de ce qui se passe.
Ca me fait penser à l'histoire de Catch 22, qui s'attarde sur des personnages assez ennuyeux. J'aime cette façon de regarder la vie passer. Je ne voulais pas couper la scène de la
chambre froide où Aaron et Ezri s'embrassent pour la 1er fois. J'avais le sentiment qu'il fallait que le spectateur s'installe dans la durée pour éprouver l'inéluctable attirance mutuelle de ces
2 êtres et dépasse un malaise 1er.
Cette séquence est importante car elle impose le tempo du reste du film.
Point de vue et construction du plan. C'est fondamental que le spectateur ait un espace dans la narration pour pouvoir réfléchir et être partie prenante. J'ai évité les champs-contrechamps pour
permettre au regard d'être + contemplatif. Je pense à la scène où Aaron et Ezri se retrouvent seuls devant la boucherie. Un bus passe et dans un reflet on voit qu'ils sont observés. Ce plan donne
une idée assez précise de ce que c'est que vivre au sein de cette communauté. C'est un plan assez intuitif : des personnages terriblement seuls et dans l'impossibilité d'être véritablement
seuls.
L'Amour
Mitzvot 13 : "Aimer les autres
Juifs"
L'amour est la force la + puissante qui existe. Mais parler d'amour peut être trompeur.
L'amour est intangible. Je pense aussi que la croyance religieuse et l'amour sont intimement liés. Je pense que la possibilité de croire en Dieu et celle d'aimer viennent d'une même source.
Quelqu'un qui ne croit pas en l'amour peut en parler comme d'une fantaisie ; quelqu'un qui n'a jamais vécu le sentiment religieux peut penser qu'il s'agit d'une fable de l'esprit. L'amour peut
ressembler à une épiphanie. On se rend compte qu'il est hors de notre portée. L'amour a la capacité de nous faire réaliser des choses extrêmes. Mes personnages éprouvent une véritable souffrance
face à l'amour. Aaron, car il délaisse sa femme et s'en veut. Ezri.
La relation avec Dieu a commencé quand ils étaient très jeunes. C'est là que l'amour et la croyance se retrouvent : il peut naître beaucoup d'amertume. Cependant, ils réalisent à quel point
cette relation est indispensable pour eux.
La Femme
Mitzvot 133 : "Il ne sera jamais
permis à l'homme de divorcer de sa femme"
La femme a un rôle central. Je dirais même que c'est le + important. C'est elle qui
maintient la famille unie et veille sur tout le monde. Aucun homme n'est complet sans une femme. Si la mère est juive, l'enfant sera lui aussi juif.
J'essaye de montrer qu'Aaron et Rivka sont unis pour la vie. Tous 2 doivent faire des sacrifices pour l'équilibre de la structure sociale. Ils sont conscients des concessions qu'ils réalisent et
de la souffrance qu'ils éprouvent. Il est important de comprendre que l'amour entre Aaron et sa femme est d'une nature différente de celui qu'il éprouve pour Ezri. C'est avant tout un engagement
sentimental très profond. Le moment de grâce de Rivka vient quand elle réalise ce qui se passe et réussit à le contrôler. Elle ne panique pas du tout. C'est très douloureux. Elle sait aussi qu'il
a des valeurs + élevées. Il n'y a pas de gagnant et de perdant dans cette histoire. Ils perdent tous les 2. C'est aussi ça de vivre conformément aux règles du Judaïsme orthodoxe : il y a une
raison pour toutes les souffrances. Et c'est cela qui lui donne la force de surmonter la situation. On reste optimistes. Tout fait sens.
L'Homosexualité
Mitzvot 157 : "Ne pas avoir de
relations homos"
C'est une chose. Il faut savoir que l'homosexualité n'existe pas. Elle n'est pas reconnue
comme étant une possibilité. Tu n'aimeras point est donc en quelque sorte un film de science-fiction. Une aventure sexuelle peut être pardonnée. Il est possible de revenir en arrière.
Dans le Talmud il est écrit que les fils d'Israël ne sont pas soupçonnés de dormir avec d'autres hommes. On peut faire des choses un peu folles, mais cela ne fait pas partie de l'essence
de l'Homme tel que le Judaïsme le conçoit. Il n'y a pas de discussion possible. Il n'y a pas de place pour ce type d'orientation sexuelle, c'est être dans un cadre très strict. Partout on a
besoin d'un cadre pour faire sens. Ils ont besoin de règles précises qui établissent les limites et le sens de la vie. Les Mitzvot couvrent presque tout : on perd le sens de la vie. Et
cela explique pourquoi c'est un sujet si douloureux et tellement problématique.
La Viande, le
corps
Mitzvot 188 : "Ne pas manger la viande d'un animal qui n'a pas été tué par abattage rituel"
Le rôle du boucher est de rendre quelque chose d'impur sacré. C'est un homme dont le métier est de traiter avec la chair. La façon dont il coupe la viande est assez violente. Le problème vient du
fait que la religion ne reconnaît pas les besoins de la chair. La seule chose qui est prescrite est de satisfaire son épouse. Ceci dit, Aaron devient incapable de gérer son rapport à la chair. La
scène qui représente le mieux cette idée est celle où l'on voit Aaron et Ezri porter ensemble le demi boeuf. La viande est trop lourde pour être portée par un seul. Ils vont la porter ensemble,
le temps de la mettre dans la chambre froide. C'est une option qui n'est pas une option.
Communauté et
ségrégation
Mitzvot 326 : "Eloigner les gens impurs du Temple"
C'est très paradoxal. La communauté est une sorte d'acteur collectif qui a un regard
sévère et constant sur les autres. Toute la force de cette société repose sur le sentiment de pureté. La radicalisation des Orthodoxes trouve son origine dans une réaction aux progrès du Siècle
des Lumières. La volonté d'éviter la sécularisation des Juifs est donc née à cette époque. Il ne fallait pas que la communauté se sente séduite par les idées progressistes. Le mouvement orthodoxe
commence comme une réaction. Cette radicalisation on la sent dans le film, presque claustrophobe.
La réaction au progrès cohabite avec la préservation de quelque chose de foncièrement humain : le souci de l'autre. Ce sont les 2 faces de cette société dans laquelle on n'est jamais seul.
Les kibboutzim sont un exemple très intéressant de la façon dont est structurée la société israélienne. Ce sont un peu des villages communistes. Aujourd'hui le mouvement des
kibboutzim a été très affaibli. Mais les Orthodoxes sont de + en + nombreux et bénéficient d'un soutien financier très important de l'Etat. Le film adopte un point de vue
respectueux.
Aaron persiste dans sa voie. C'est là que commencent ses problèmes. Il poursuit son désir presque comme un autiste. Il ne réfléchit pas.
Le Désir
scindé
Mitzvot 10 : "Ne pas mettre indûment le prophète à l'épreuve"
Je ne suis pas sûr de savoir quelles sont les raisons exactes qui poussent Aaron à
retourner se baigner dans le lac. On retrouve le conflit qui hante tout le film. On pourrait penser qu'il est + libre. Il se retrouve d'autant + prisonnier de la société dans laquelle il vit.
Je crois que la scène du lac fonctionne comme une "métaphore" de purification. Se baigner peut permettre à Aaron de s'affranchir des paradigmes juifs orthodoxes, il se sent comme un être à la
dérive. Souvent dans la vie on se retrouve coincés entre 2 choses qui sont très importantes pour nous et il est difficile de choisir. Il y a toujours une victime.
Je n'aime pas les films qui donnent des réponses. J'essaye plutôt de poser des questions. Cette fin est donc peut-être une renaissance. Je laisse le spectateur en décider.
Un film intéressant et effrayant ! En effet, voir ce sectarisme des Orthodoxes juifs, tous vêtus de la même manière, d'un sinistre absolu, barbus hirsutes, au nom d'une humilité qu'ils n'ont pas,
car la 1er humilité consisterait à se considérer comme de simples êtres humains bien loin d'être parfaits. Cette plongée dans ce monde me fait vraiment frémir, sans compter l'hygiène assez
déplorable des boucheries... Pour autant, à ce sujet, le film est moins fort que My father, my lord, si ce n'est peut-être cette véritable scène de pogrom à l'encontre de la
boucherie... mais bien sûr, on suppose qu'eux du moins en ont le droit... Concernant l'homosexualité, ou plutôt l'homophobie, certes, l'impossibilité de cet amour et l'étau qui se ressert
est insupportable, mais nous sommes bien loin tout de même de la force des films d'Eytan FOX (Yossi et Jagger, The
Bubble...) ou du Secret de Brokeback Mountain... notamment par une fin très discutable, car trop ouverte en perspectives : en définitive, les gay-friendly vont y
voir un suicide tandis que les homophobes y verront un juste retour à la bonne morale et la purification du pêcheur ! Un manque d'engagement qui est dommageable ! Après, pour ce qui est de la
sensualité de nos 2 tourtereaux... perso j'ai bien du mal à y adhérer n'étant pas du tout poils, mais bon tous les goûts sont dans la nature... À voir, mais il y a eu mieux (je parle du
film)...
RECOMPENSES
* Mention Spéciale et Prix d'interprétation masculine (Zohar STRAUSS) au Festival de Jérusalem
* Prix du Public Shalom Europa au Festival du film israélien de Strasbourg
Durée : 1h30.
Tout sur le film, sur le site officiel !
Couac vous en dites