L'appartenance de Mozart Ã
la Franc-Maçonnerie peut surprendre chez un homme qui n'a cessé de se référer à sa foi catholique et a donné à la musique d'église quelques-unes de ses pages les +
célèbres. La foi de Mozart ne saurait être mise en doute : c'est ainsi qu'il récite son chapelet pour demander le succès de sa nouvelle symphonie auprès du public parisien. C'est qu'il n'existe
pas d'antinomie fondamentale entre la croyance catholique et les idéaux de la Franc-Maçonnerie. Et bien des francs-maçons d'aujourd'hui soutiendraient sans doute encore cette
opinion.
Mozart s'affilie fin 1784 Ã la Loge de la Bienfaisance de Vienne. Le
fait d'être reçu dans une société dont nombre de membres étaient les représentants les + en vue de l'aristocratie éclairée de l'époque était pour Mozart un signe d'ascension sociale. L'Eglise
considérait alors la Franc-Maçonnerie d'un oeil réprobateur. Des considérations d'ordre politique justifiaient cette modération. L'empereur François Ier du St-Empire Romain
Germanique (1708-1765) n'était-il pas lui-même un "frère" ?
Mozart ne pouvait qu'être fasciné par le cérémonial d'initiation ésotérique que revêtaient les cérémonies maçonniques. C'est en ce sens que Die Zauberflöte, KV
620 prend sa véritable dimension. En même temps, il travaillait par ailleurs au + beau Requiem catholique de toute l'histoire de la musique.
1784 : L'Entrée de Mozart comme Franc-Maçon
Le 14 décembre 1784, Mozart accomplit un acte qui revêt pour lui la + haute importance. Il adhère à la
Franc-Maçonnerie et se fait initier au grade d'Apprenti dans la loge viennoise de La Bienfaisance (il y est reçu par le Vénérable).
C'est la preuve que ces contacts n'ont pas cessé d'influer sur lui et de fructifier en lui. Dans sa Loge, il rejoint assez d'amis qu'il chérit et de maîtres qu'il admire pour ne pas
se sentir trop dépaysé.
Quand a-t-il commencé à soupçonner explicitement que sa place pourrait être parmi les Maçons ? Nous sommes condamnés sans doute à l'ignorer toujours. L'initiation maçonnique de Mozart fut-elle
précédée ou fut-elle suivie d'une initiation dans l'Ordre des
Illuminés de Bavière ? Parmi ses amis viennois, Joseph VON SONNENFELS (1732-1817), Otto Heinrich VON GEMMINGEN-HORNBERG (1755-1836), et quelques autres encore sont parmi les + actifs
propagandistes de l'Illuminisme. C'est assez pour que la question doive être posée - sans qu'elle puisse recevoir une réponse ferme.
L'Ordre des Illuminés se greffe sur la Franc-Maçonnerie et tente de la coloniser. L'entrée de Mozart dans la Franc-Maçonnerie proprement dite revêtirait une importance bien moindre comme étape de
sa vie spirituelle.
J'avoue ne pas beaucoup croire à cette hypothèse. C'est que toute l'activité maçonnique de Mozart est commandée par une sympathie profonde pour ceux de ses frères qui sont des adeptes de
l'Illuminisme - esprit progressiste, irréligieux, socialement et politiquement prérévolutionnaire. Mais je vois mal Wolfgang MOZART se plier sans dégoût aux pratiques méticuleuses, à sa
discipline grossièrement calquée sur celle de la Cie de
Jésus, je pense plutôt qu'en entrant dans la Franc-Maçonnerie il accomplissait un acte qui le faisait pénétrer dans un monde initiatique nouveau pour
lui, reprendre l'ensemble de sa vie avec de nouvelles forces et dans une nouvelle lumière.
L'esprit de la Franc-Maçonnerie était très proche de lui depuis longtemps - du moins l'esprit de cette tendance maçonnique pénétrée par la pensée de l'Aufklärung. Mais à la façon dont l'esprit d'une religion peut être très proche de la pensée d'un homme dans les mois et les
années qui précèdent sa conversion à cette religion. On a souvent parlé de l'anima naturaliter christiana. Il faudrait de même parler d'anima rationaliter maçonnica chez Mozart
avant son initiation. Ce qui explique son adhésion.
Il me semble bien s'agir d'une conversion - mais au sens psychologique du terme. Et le bouleversement affectif de l'automne 1784 a pu entraîner la décision finale de sa volonté. On peut dire
qu'il a achevé de se trouver lui-même.
Ce sont les oeuvres de l'automne 1784 qui témoignent du bouleversement affectif préalable. Ce seront les oeuvres des 7 dernières années de sa vie qui témoigneront des fruits de cette
"conversion". Est-ce à dire que sa vie elle-même n'en a rien reflété ? Le soin avec lequel sa correspondance est escamotée en grande partie depuis décembre 1784 suffirait à suggérer le contraire.
Mais, la pusillanimité ou la sottise des témoins ont fait disparaître les documents. Ici la biographie avoue son impuissance relative.
Sur l'histoire de la Franc-Maçonnerie au XVIIIe siècle
Je n'ai nullement la prétention de donner ici une histoire de la Franc-Maçonnerie ; la légende d'un complot universel n'a cessé depuis de s'infiltrer, en passant de Léo TAXIL (1854-1907) à Bernard FAY (1893-1978) par Augustin COCHIN (1823-1872). Ces indications n'iront pas au-delà du XVIIIe siècle et viseront + spécialement la Franc-Maçonnerie allemande pour finir.
La Franc-Maçonnerie en Europe au XVIIIe siècle
C'est le 24 juin 1717 que naît Ã
Londres la Franc-Maçonnerie "spéculative". La Franc-Maçonnerie opérative n'a rien d'une société secrète ; même si elle conserve et transmet en même temps les données d'une "sagesse"
traditionnelle (dont portent témoignage les symboles zodiacaux et autres qui se retrouvent dans la sculpture médiévale). Cette Franc-Maçonnerie opérative décline en même temps que le style ogival
et survit à peu près là où il se survit lui-même au XVIIe siècle, les Maçons opératifs admettent dans leurs "Loges" des membres honoraires, hommes de
science : John Theophilus
DESAGULIERS (1683-1744), réfugié à Londres après la révocation de l'Edit de Nantes, mais aussi Pr. de physique
expérimentale ; ce Désaguliers ne cessera de figurer parmi les principaux leaders de la Franc-Maçonnerie anglaise.
Car la Grande-Loge d'Angleterre devient vite le centre d'un mouvement qui s'étend à l'Europe (elle prétend d'abord en garder la direction). Désaguliers viendra en personne à La Haye "initier" le
duc François III de Lorraine et de Bar et la Loge de Philadelphie procédera à l' "initiation" de Benjamin FRANKLIN (1706-1790). Ces 2 exemples suffisent Ã
montrer l'expansion rapide de la Franc-Maçonnerie.
Ce sont sans doute des officiers "jacobites" qui introduisent la Franc-Maçonnerie en France ; la Grande-Loge de France se constitue en 1735. Signalons le baron Charles-Louis de Secondat de La Brède et de Montesquieu
(1689-1755), et Procope dont le café réunira si souvent les encyclopédistes. Denis DIDEROT
(1713-1784) les rejoindra bientôt. Voltaire (1694-1778) ne se fera initier qu'en 1778. Les condamnations fulminées par Rome
(bulle "In eminenti" de Clément XII [1652-1740], bulle "Providas Romanorum"
de Benoît XIV [1675-1758] en 1751) ne ralentiront guère l'afflux des adhésions. La Franc-Maçonnerie souffrira davantage des dissensions et
des schismes qui la déchireront.
Il ne s'agit pas d'une machine de guerre antireligieuse ou même anticatholique. Ce sont des Catholiques
britanniques qui la propagent en France, la Franc-Maçonnerie professe et réclame la + absolue tolérance religieuse ; c'est que les divergences confessionnelles n'ont qu'un intérêt minime au prix
du travail que tous les hommes doivent accomplir ensemble ("Un Maçon est obligé d'obéir à la loi morale, il ne sera jamais athée stupide ni libertin irreligieux", Constitutions de James ANDERSON [c. 1678-1739] pour
la Grande-Loge unie d'Angleterre, texte de 1723).
Il
ne s'agit pas davantage d'une conspiration aux buts politiques. Orangistes et Stuartistes anglais y fraternisent. Et nous trouvons pêle-mêle le prince Henri Louis
Marie de Rohan-Guéméné (1745-1809), le duc François
Alexandre Frédéric de La Rochefoucauld-Liancourt (1747-1827), fraternisant avec de futurs Feuillants
comme le marquis Marie-Joseph Paul Yves Roch Gilbert du Motier de La Fayette (1757-1834), Emmanuel-Joseph SIEYES (1748-1836), le prince Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838), de
futurs Girondins comme Jérôme PETION DE VILLENEUVE (1756-1794), le marquis Marie Jean
Antoine Nicolas de Caritat de Condorcet (1743-1794), le général Joseph Marie SERVAN DE GERBEY (1741-1808), de futurs
Montagnards comme Jean-Paul MARAT (1743-1793), Lucie Simplice Camille Benoist DESMOULINS (1760-1794), Charles-Gilbert ROMME (1750-1795), Jean-Bon St-André (1749-1813). Tout se passe comme si les convictions politiques devaient rester secondaires dans l'esprit d'un vrai
Maçon, le Grand-Orient de France (GODF) se sera volatilisé pour ne reparaître qu'un peu + tard.
Il ne s'agit pas enfin d'une organisation sociale qui incarnerait les revendications populaires ou bourgeoises contre les privilégiés de l'Ancien Régime. Les Loges ne doivent comprendre que des
"gentlemen" - donc des nobles et des bourgeois. L'égalité règne entre les frères ; tout se passe comme si les luttes de classes devaient demeurer secondaires dans l'esprit d'un vrai
Maçon.
Mais leur seul but ne pouvait être la bienfaisance.
Faudrait-il croire alors que l'essentiel était vraiment l'enseignement ésotérique des arcanes de l' "Art Royal" ? Une religion à mystères comme le pythagorisme, les cultes d'Eleusis ou de Samothrace. Ou l'héritage de l'alchimie et de l'astrologie
médiévales. Des éléments provenant de cette tendance ou y tendant n'ont sans doute jamais nulle part été tout à fait absents ; Die Zauberflöte, KV 620
suffit à en témoigner. Mais il suffit aussi de rappeler les noms de Francs-Maçons notoires, "philosophes" comme Montesquieu, Claude-Adrien HELVETIUS (1715-1771), Jean-François MARMONTEL (1723-1799), ou le comte Constantin François Chasseboeuf de La
Giraudais Volney (1757-1820), Pierre-Simon LAPLACE (1749-1827), le comte Bernard Germain Etienne de Laville/Illon de Lacépède (1756-1825), le comte Jean-Antoine Chaptal de Chanteloup (1756-1832) ou Joseph LAKANAL (1762-1845), pour imaginer le peu de cas qu'ils
pouvaient faire de certains mystères occultes.
Ou bien doit-on croire que la Franc-Maçonnerie ne fut qu'un passe-temps mondain de bonne compagnie ? Et de rappeler le passage fameux des Mémoires de Giacomo Girolama
CASANOVA (1725-1798) : "qui ne veut pas en certains cas se trouver l'inférieur des égaux [...] doit se faire initier dans ce
qu'on appelle la Franc-Maçonnerie, [...] même superficiellement." Beaucoup de jeunes gens ont dû suivre le conseil de Casanova sans avoir besoin de le connaître. Mais nous savons
bien que ce ne pouvait être le cas ni d'un Helvetius, ni d'un Romme. N'y aurait-il pas encore une autre hypothèse à envisager ?
Ce sont les textes maçonniques eux-mêmes qui nous la suggèrent. Et le célèbre Discours prononcé en 1736 par Andrew Michael RAMSAY dit le chevalier
Ramsay (1686-1743) et qui servira de prototype à d'innombrables allocutions destinées à accueillir dans l'Ordre un nouvel initié.
Ramsay énumère dans ce Discours les 4 qualités nécessaires au Franc-Maçon. La 2e et la 3e n'ont rien pour nous étonner ni nous retenir.
"La philanthropie n'était pas leur base [des lois de Lycurgue, de Numa POMPILIUS (-715/-672)]. L'amour de la patrie [...] détruisait souvent [...] l'amour de l'humanité en général. [...] Le Monde entier n'est qu'une grande République [...]. C'est pour faire revivre et répandre ces essentielles maximes [...] que notre Société fut d'abord établie."
On voit bien comment de telles idées correspondent à l'esprit du XVIIIe siècle et comment l'organisation qui s'en inspire peut jouer un rôle fécond et original. On notera aussi que cet "humanisme cosmopolite" ne prétend nullement aboutir par une révolution dans les structures politiques.
"Tous les Grands-Maîtres en Allemagne, [...] en Italie et ailleurs exhortent tous les savants et tous les artisans de la confraternité de s'unir pour fournir les matériaux d'un Dictionnaire universel des arts libéraux et des sciences utiles [...]. On a déjà commencé l'ouvrage à Londres et [...] on pourra le porter à sa perfection dans peu d'années."
Mais on voit aussi que le début de sa réalisation n'est pas chimérique. C'est en 1728 qu'a paru à Londres
la 1er édition de la Cyclopoedia or Universal dictionary of arts
and sciences (1728) du "frère" Ephraïm CHAMBERS (1680-1740) ; et qui deviendra le germe de notre Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des
arts et des métiers.
Mais nous voyons ici l'Ordre à l'oeuvre : établir des contacts, y participer dans la mesure où les capacités personnelles s'y prêtent, sans doute aussi veiller à la propagande et à la diffusion.
L'Ordre jouera un rôle analogue parmi les musiciens par la suite.
Bien des choses n'auraient pas été possibles. Et le travail qu'elle a déclenché ici va effectuer sur elle un choc en retour.
En effet, il semble de + en + évident que la diffusion des lumières pose des
problèmes nouveaux, exige une hardiesse croissante dans l'usage de la raison humaine et dans les applications pratiques qui se dégagent. Mais on ne s'étonnera pas que cette évolution se soit
marquée dans les lieux maçonniques + profondément qu'ailleurs.
On ne s'étonnera pas non plus qu'elle y ait provoqué des remous. Le peuple nouveau se différenciait de + en + de l'image traditionnelle et abstraite qu'on s'était proposée au départ. Il ne faut
pas s'étonner que cette évolution ait entraîné l'enthousiasme de nombreux Maçons.
C'est dans cette perspective que prend sa vraie signification l'obscure histoire des "Hauts-Grades" et de l' "Ecossisme", mais ne prend toute sa portée qu'à la fin du XVIIIe siècle. + exactement des Francs-Maçonneries
écossaises.
On voit alors pulluler un peu partout une nuée d'aventuriers, qui prétendent chacun être seul à détenir la vraie tradition maçonnique. Les uns sont des charlatans purs et simples ; des
mystagogues sincères et convaincus. Chacun d'eux prétend régénérer la Franc-Maçonnerie en se greffant sur elle, ce qui porte la confusion à son comble.
La Franc-Maçonnerie "anglaise" se défend + ou moins bien ! Et puis elle n'a jamais renoncé à se prévaloir en termes obscurs d'anciennes traditions ésotériques, le Grand-Orient doit transiger
lui-même et admettre en son sein les Hauts-Grades.
L'histoire de ces remous serait d'une longueur et d'une complexité aussi infinies que fastidieuses. C'est l'impossibilité de parler de la Franc-Maçonnerie au temps de Mozart comme d'un corps
homogène et cohérent.
Il ne nous appartient naturellement pas de dire laquelle de ces Maçonneries est "la bonne". Ce qui nous intéresse, on peut distinguer 2 courants antagonistes ; + encore dans la même Loge, mais
ils n'en tirent pas moins en sens inverse.
La Franc-Maçonnerie allemande et les Illuminés de Bavière à la fin du XVIIIe siècle
Les débuts de la Franc-Maçonnerie dans l'Empire ont eu lieu à peu près à la même date qu'en France. Les
1er Loges semblent apparaître près de centres intellectuels comme Halle, Hambourg.
Mais la Maçonnerie allemande va être commandée dans son évolution par 3 données connexes, c'est l'importance exceptionnelle qu'y prendront les grands seigneurs et les princes
souverains : on les porte au sommet ; en Allemagne, et apportent dans les clans maçonniques des rivalités + aiguës et des rigidités + militaires. C'est le retard de l'emprise de la philosophie
des Lumières sur l'ensemble des classes dirigeantes où se recrutent les Loges, c'est la grande faveur qu'y ont conservée les traditions réellement ou prétendument anciennes de l'ésotérisme. Rien
d'étonnant donc si l'empire d'Allemagne offre un terrain des + propices.
C'est vers 1756-1757 que naissent les Rose-Croix et d'abord en dehors de la Franc-Maçonnerie. "L'Art Royal" est essentiellement alchimique. Les Rose-Croix s'affirment
issus des Templiers. Ils se réformeront en 1767, ils s'établissent à Vienne.
Le rite de la "Stricte Observance" se détache en 1764 des Rose-Croix. Lui aussi se réclame des Templiers. Il recherche les hautes classes, se soucie
d'un budget bien équilibré. Ces descendants des Templiers rejettent les soucis alchimiques.
La Stricte Observance s'assurerait rapidement la prépondérance dans la Franc-Maçonnerie allemande si de nouveaux rivaux ne surgissaient. Ce sont les "Clercs Templiers" ; c'est aussi le "Système
Suédois" de Johann Wilhelm
Kellner VON ZINNENDORF (1731-1782). Les dissensions deviennent telles que le duc Ferdinand de Brunswick-Lunebourg (ce duc Ferdinand de Brunswick [1721-1792] doit être distingué soigneusement de son neveu le
duc Charles Guillaume
Ferdinand de Brunswick [1735-1806], commandant l'armée prusienne en 1792, vaincu à Valmy
[20 septembre 1792]. En confondant l'oncle et le neveu, on peut écrire gaillardement l'histoire), et qui se voit disputer son poste par le duc Charles de
Sudermanie, convoque un Convent en 1780 pour savoir quel est le but véritable de l'Ordre et s'il doit s'occuper de sciences
occultes.
C'est à ce moment que Gotthold Ephraïm LESSING (1729-1781) écrit en 1778 ses
Dialogues Maçonniques. 2 amis conversent. Ernst presse de questions Falk. "Et si ces hommes-là ne vivaient pas isolés [...] ... si c'étaient les Francs-Maçons dont le
travail consistât [...] à raccourcir [...] ces divisions par lesquelles les hommes se deviennent aussi étrangers les uns aux autres ?"
Enthousiasmé par ces propos, Ernst se décide à devenir Franc-Maçon. Mais bientôt il revient voir son ami. "L'un veut faire de l'or, [...] le 3e veut rétablir les
Templiers." "Le point intéressant est de savoir dans quelle mesure les Templiers furent les Francs-Maçons de leur époque. [...] L'Europe est depuis longtemps au-dessus de ces
choses". Mais les plaintes d'Ernst ne s'arrêtent pas là . Falk lui avait présenté l'égalité "comme l'idée fondamentale de l'Ordre" ; il a vu rejetter les Juifs.
Dans les Dialogues de Lessing, la tendance Aufklärung de la Maçonnerie allemande mesure sa faiblesse mais trace sa propre route. Mais la lutte entre eux et le déferlement
occultiste et mystique n'est pas égale. Comment rivaliser avec l'attrait du spiritisme ou de l'alchimie ?
C'est alors qu'entre en lice un nouveau combattant.
Depuis 200 ans, l'université d'Ingolstadt était l'une des + fortes citadelles des Jésuites en Bavière. Or il se trouve à Ingolstadt un jeune Pr., Adam WEISHAUPT
(1748-1830), tout ado encore ; il est devenu matérialiste, passionnément antireligieux. Il est fort mal vu de la plupart de ses collègues et souffre impatiemment
leurs vexations et leur espionnage. D'où l'idée d'une association secrète qui soit dirigée contre l' "obscurantisme" religieux et la tyrannie politique.
L'Ordre des Illuminés emprunte sa forme extérieure aux innombrables systèmes occultistes qui font fureur à ce moment. Chaque initié reçoit un nom nouveau. Les adhérents sont astreints Ã
une discipline tatillonne et à une surveillance quasi policière les uns sur les autres ; ils sont poussés à un travail intellectuel intense ; travail individuel aussi qui se traduit par la
rédaction de mémoires, etc. Les initiés sont répartis en 3 grades au-delà desquels on leur en fait espérer d'autres. Les lectures qu'on leur propose sont également graduées ; et pour ceux qui ont
vraiment compris, principalement d'Helvétius.
Les débuts de l'Ordre sont modestes, gênés par des querelles intestines. Et Weishaupt s'épuise en des efforts aussi puérils que vains pour imaginer les titres ronflants. Mais l'admirateur
d'Helvétius n'a ni la tournure d'esprit ésotérique ni les dons liturgiques d'un bon mystagogue ; il se fait affilier à la Franc-Maçonnerie pour lui dérober ses mystères. La Franc-Maçonnerie lui
fera rencontrer le collaborateur dont il avait le besoin le + pressant.
Hanovrien, disciple de Jean-Jacques
ROUSSEAU (1712-1778), dramaturge, ayant fait divers métiers, le baron Adolph Franz Friedrich
Ludwig VON KNIGGE (1752-1796) est un esprit politiquement audacieux, il a cherché dans les différents Systèmes maçonniques une issue à ses crises
religieuses. Il est arrivé à se stabiliser dans un protestantisme ultra-libéral et à rêver d'une réforme complète de la Franc-Maçonnerie.
C'est à Francfort que le joignent et l'enrôlent des émissaires de Weishaupt au début de 1780. Il se fait avouer par Weishaupt que les
Grades Supérieurs n'existent pas encore. Ce sera chose faite au début de 1782. L'Ordre des Illuminés prend alors sa physionomie définitive.
Les Grades y sont répartis en 3 classes. La 1er classe se nomme la Pépinière : novice, illuminatus minor. La 3e classe est celle des Mystères :
prêtre ; 2 degrés pour les "grands Mystères".
L'initié au grade de "Chevalier écossais" s'entendait encore proposer Jésus en modèle du parfait chevalier.
Aux attaques contre "la tyrannie de prêtres" se jumellent toujours les attaques contre "le despotisme des princes". Une disposition spéciale prévoit que les princes reçus dans
l'Ordre ne pourront dépasser le grade de Chevalier écossais. On fait un cours sur l'évolution historique du genre humain, pour conclure : "et le despotisme ramène à la liberté. [...]
les princes et les nations disparaîtront sans violence [Car les révolutions politiques sont vaines. Ce sont "les écoles secrètes de sagesse" qui rendront les hommes majeurs. Et
"la morale seule produira insensiblement ces changements". Ce ne sont pas là prudences de langage : personne en Europe n'imagine qu'une révolution violente sera nécessaire pour faire
aboutir la philosophie des lumières. Et Maximilien Marie Isidore DE ROBESPIERRE (1758-1794) n'y songe pas même] de la
Terre, [...] le Monde sera le séjour d'hommes raisonnables." Et le cérémonial d'initiation du "prince" est + typique encore.
Il serait injuste d'être trop sévère envers son machiavélisme (le machiavélisme étant toujours l'arme politique des faibles) ou trop dédaigneux pour l'enfantillage de ses attrape-nigauds. On peut
préférer le caractère de Lessing à celui de Weishaupt. Mais il serait trop facile et peu équitable de se débarrasser des Illuminés par un haussement d'épaules.
Sa difficile naissance n'était pas encore achevée que l'Illuminisme
connaissait déjà le début d'un succès qui ira en s'amplifiant sans cesse de 1781 à 1784. On peut estimer qu'à la fin de 1784 l'Ordre compte environ 2400 membres (rappelons que M. Gaston MARTIN
estime à environ 30 000 le nombre des Francs-Maçons du Grand-Orient à la veille de la Révolution française). Il a créé des Loges en plusieurs endroits (la Loge "à la Vérité et à l'Unité"
de Prague) et s'est pratiquement acquis une situation dominante dans beaucoup d'autres : Johann Wolfgang VON GOETHE (1749-1832), Johann Heinrich
PESTALOZZI (1746-1827), Johann Elert BODE (1747-1826), Friedrich Heinrich JACOBI (1743-1819), le comte Friedrich Leopold de Stolberg (1750-1819), le comte Maximilian Josef GARNERIN von Montgelas (1759-1838), Sonnenfels, etc.
Il n'a pas réussi à mettre la main sur l'ensemble de la Franc-Maçonnerie allemande. La Stricte Observance doit reconnaître que sa prétendue filiation templière n'est que supercherie. Peu après,
les Loges de Francfort et les tenants du courant progressif fondent l' "Alliance éclectique". L'Ordre des Illuminés y adhère et y fait reconnaître son organisation propre. Du moins il peut en
poursuivre le noyautage.
Mais les progrès de l'Illuminisme vont se trouver stoppés par 3 causes d'importance inégale. La 1er est la rivalité qui ne tarde pas à opposer Weishaupt et Knigge. Rivalité d'ambitions
pour la direction de l'Ordre : Weishaupt reproche à Knigge trop de ménagements envers les mystiques ; Knigge taxe Weishaupt de sectarisme antireligieux, colporte des bruits infamants sur la vie
privée de Weishaupt. Finalement, Knigge négociera une retraite honorable, les dégâts demeurent limités. Mais certains initiés en ont vu refroidir leur enthousiasme.
Beaucoup + grave est la campagne acharnée menée par les sectes rivales. Un certain nombre de Maçons ont adhéré à la fois à l'un et à l'autre système (c'est le cas du landgrave de Hesse et de Kolowrath) ; les Rose-Croix sont assez renseignés pour frapper juste. Ils accusent les
Illuminés de propager Voltaire et Helvétius.
A ce danger s'en joint un autre : l'accusation d'austrophilie. Les Illuminés souhaitent l'unification politique de la nation allemande. Certains
d'entre eux se laissent aller à des propos imprudents à ce sujet. C'en est déjà assez pour alarmer + d'un principicule. En outre ; on prétend que le véritable chef de l'Ordre est Sonnenfels ; on
donne à entendre que les Illuminés sont acquis aux visées de la maison de Habsbourg sur la Bavière.
Un nommé Joseph VON UTZSCHNEIDER (1763-1840) quitte alors l'Ordre. Il alerte alors le prince Karl Philipp Theodor de Pfalz
et Bavière (1724-1799), le coup porte. Karl Theodor croit qu'il a pour mission de sauver l'Eglise. Il décrète l'interdiction de toutes les sociétés
secrètes dans ses Etats.
Les Illuminés font d'abord mine de se soumettre. Mais Rose-Croix et "Jésuites" s'unissent pour souffler sur le feu ; nouvel édit de Karl Theodor. C'est aussitôt le début des enquêtes, des
vexations, où policiers civils et ecclésiastiques rivalisent de zèle (Weishaupt choisit de ne pas fuir sans contre-attaque. Il réclame pour la bibliothèque de l'université d'Ingolstadt l'achat
immédiat des oeuvres de Richard SIMON [1638-1712] et de Pierre BAYLE [1647-1706]. Au refus qu'on lui oppose, il répond
par un éclat insultant, au moment même où il est révoqué).
A la persécution s'ajoute la publication d'une masse de documents saisis. En Saxe ducale, à Brême, Bode multipliait les
efforts pour ranimer l'organisation. Mais la divulgation de la duplicité machiavélique de l'Ordre devait le discréditer et le frapper à mort, l'Illuminisme n'a plus que des sursauts sporadiques ;
il achève de mourir. On ne trouve plus le moindre vestige de l'Ordre.
C'est à ce moment que naît la légende du "complot
jacobin" orchestré et dirigé par les Illuminés. Le Journal politique de Hambourg, le comte Joseph BALSAMO
de Cagliostro (1743-1795 ; qui raconta notamment comment les 12 chefs suprêmes de l'Illuminisme avaient pris la décision de commencer la révolution universelle par
la France), les Lettres d'un Voyageur, enfin l'Illuminé renégat Léopold-Aloys HOFFMANN avec sa Wiener Zeitschrift, mènent à partir de 1790 une attaque échevelée, il fallait
coûte que coûte un bouc émissaire : et à travers lui tout le courant progressif de la Franc-Maçonnerie allemande.
Il est clair que les Illuminés allemands étaient absolument innocents de tout complot jacobin. Bode était venu en France, mais en vain. On trouvera dans les papiers du comte Honoré Gabriel RIQUETI de Mirabeau (1749-1791) un Mémoire concernant une association intime à introduire dans l'Ordre des F*-M*
pour le ramener à ses vrais principes et le faire tendre véritablement au bien de l'humanité, rédigé par le frère M., nommé présentement Arcésilas, en 1776. La lettre M. ne désigne pas
Mirabeau mais son ami. Le mémoire trace vigoureusement tout un programme déjà révolutionnaire (suppression du servage, des corvées, de l'intolérance). Mais il est clair que ce n'est pas dans les
idées de Jakob MAUVILLON (1743-1794) que Mirabeau a cherché une direction spirituelle pour sa politique à la Constituante. On serait bien en peine de trouver un indice.
Ce qui reste vrai, c'est que les anciens Illuminés accueillirent la Révolution française avec enthousiasme et la soutinrent par
une propagande éclatante ou discrète. Knigge, retiré à Brême, consacrera 3 ouvrages à l'apologie de la Révolution. A Vienne ; à Gotha ; en Bavière ; en Suisse ; à Mayence ; bien d'autres ne se cachaient guère d'éprouver les mêmes
sentiments. La police de Leopold
II d'Autriche (1747-1792) ne se trompaient guère en les soupçonnant. Mais, l'Ordre des Illuminés n'y était
plus pour rien : c'est parce qu'ils étaient déjà prérévolutionnaires que les futurs projacobins s'étaient retrouvés dans son sein. Il avait disparu à la 1er tourmente.
Couac vous en dites